Notes d'intentions

Naissance de la chose

J'aime lire, j'aime lire à haute voix, j’aime partager le fruit de mes découvertes et le plaisir que j’ai eu à les découvrir. Comme la musique, la lecture est un moyen de s’évader dans un univers que l’on se crée au moyen de mots ou de notes qui nous ouvrent des portes.

C’est la rencontre avec les contes grivois de Maupassant qui déclenche le projet. Je les découvre, je les dévore et plus que tout je n’ai qu’une idée en tête, les faire découvrir. Alors je les lis à toute oreille qui voudra bien les entendre. Et voilà que ces adultes se mettent à rêver, leurs yeux commencent à pétiller, à se fermer, le sourire aux lèvres apparait.  Leurs postures même changent ; ils se glissent au fond de leur siège, se callent tête contre épaule, comme les enfants à l’heure de l’histoire. Et pour que cet instant d’écoute reste comme pour les enfants un moment ludique et intimiste ; ici pas d’histoires au monde merveilleux, ici l’imaginaire se mêle aux vécus de chacun, aux souvenirs, aux espoirs. Et qu’avons-nous tous en commun ? L’amour. Alors parlons d’amour sous toutes ses formes, les plus belles, celles qui font rêver mais aussi les plus dures, celles qui font souffrir …

C’est à partir du XVIIIe, siècle des lumières, que les bases de la société sont remises en cause, notamment les croyances anciennes concernant les femmes. La femme alors devait tout à l'homme, elle lui était soumise... Femme faible de par sa constitution, femme tentatrice, femme fatale, les femmes, depuis des temps très anciens, étaient la cause de nombreux malheurs. Une nouvelle éthique concernant le rapport aux pouvoirs émerge ; notamment pour la liberté d’expression. Les femmes commencent à prendre une place différente dans la société ; place qu'elles prennent notamment dans les écrits des contemporains dont elles ont accès. Au XIXe siècle apparait le Romantisme où le réalisme prime sur « le beau idéal ». Le réel devient dramatique mais expressif. C’est à cheval sur ces deux siècles que se situent les textes choisis. Si le pouvoir maître-valet est remis en cause au théâtre par exemple avec Marivaux, il est aussi question du rapport homme-femme. Mademoiselle Clotilde, c’est moi, c’est ma mère, ma sœur, une femme d’aujourd’hui, mais aussi toutes ces femmes des siècles passés. Elle porte leur parole à travers les mots des hommes. Ces mots parfois durs, n’en restent pas moins musicaux. La musique avait donc toute sa place au sein du spectacle. Comme la rupture entre les écrits du XVIIe et XVIIIe, les chansons de la belle époque, loin de l’expression de l’émotion du XIXe, relatent avec humour et insouciance la réalité des amours. Ils répondent avec justesse à la force réaliste des textes.

 

Marie Lemonnier

Le Mot de Mop

Lire. Lire à haute voix des œuvres de grands poètes, des plus fins écrivains.

Chanter. Sublimer la parole des plus grands ou facétieux des chansonniers.

L’activité de lecture, souvent considérée comme une occupation solitaire, semble de nos jours tout à fait ennuyeuse, morne et sans grand intérêt face à la multiplicité des interprétations médiatiques des auteurs dits classiques. Elle reste cette transmission, faite le soir au bord du lit, à nos enfants, au fil des histoires de la littérature jeunesse. Objet didactique par excellence, cette lecture, nous disent les spécialistes des sciences cognitives, ouvrent notamment les portent de l’imagination. Mais qu’en est-il des adultes ? N’ont-ils plus, à leur âge, cette faculté à pouvoir se créer des mondes à l’écoute de mots sortis des plumes imaginatives des auteurs ? Sont-ils voués à ne vivre, penser, que par la raison et le réalisme de l’image imposée ? Certes non ! Et c’est de là que vient l’idée de ces « lectures gourmandes » : permettre l’imagination, continuer de construire, au sein de ces êtres en devenir constant que sont les femmes et les hommes, des images qui leurs sont propres.

La Fontaine ou Maupassant pour les plus connus, l’Abbé de L’Attaignant ou Madame de Grignan pour les plus obscurs, tel est notre choix de lecture : ces auteur(e)s dont les fables et les écrits trottent encore dans nos têtes ou qui remplissent nos soirées télévisuelles. Mais loin, bien loin de leurs œuvres officiellement reconnues, se cachent des perles rares, insoupçonnées, où les jeux de l’amour et de la beauté gardent un parfum grivois de mystère et nous rapprochent, de par leurs préoccupations, de ces auteurs souvent jugés austères et rasoirs. Les érudits s’y reconnaîtront, les dilettantes y découvriront maints secrets cachés derrière les couvertures sévères et sages des bibliothèques.

La chanson n’est pas en reste. Durant tout le XXe siècle, elle nous a présenté « la femme » sous toutes ces coutures. De l’objet d’amour et de dévotion à la morale chaste jusqu’à la plus machiavélique des harpies. Tous les fantasmes de l’homme sur la femme nous y sont présentés, de la sainte à la putain en passant par la mère ou l’ingénue.

Depuis au moins l’Amour Courtois, les hommes ont pris les femmes pour muses, les ont mises en vers, chantées. Ils ont souvent écrit pour elles. Ils ont même pris la parole pour elles. Ces textes, où le poète fait parler sa muse, nous révèle bien plus de ces relations hommes/femmes que ce qu’elles veulent bien dire. Et si on inversait les rôles ? La question du genre est d’actualité. Et à l’heure où la société s’interroge sur les « rôles » de l’homme et de la femme, nous avons décidé de jouer avec ces images qui nous sont véhiculées malgré nous au travers des textes et des chansons. Si une femme se mettait à lire, à interpréter, à vivre ces écrits, qu’adviendrait-il ?

Mais qui est Mademoiselle Clotilde ?

« En vérité, je suis bien ennuyée d'être une femme : il me fallait une autre âme, ou un autre sexe, ou un autre siècle. Je devais naître femme spartiate ou romaine, ou du moins homme français. [...] Mon esprit et mon cœur trouvent de toute part les entraves de l'opinion, les fers des préjugés, et toute ma force s'épuise à secouer vainement mes chaînes. O liberté, idole des âmes fortes, aliment des vertus, tu n'es pour moi qu'un nom ! »

Mémoires de Madame Roland – Lettres, N.S., I, 374-5 (lettre du 5 février 1776)

Femme fatale, Pandore, Eve ou Mata Hari ? Femme au foyer, Pénélope ou la Belle Hélène ? Femme guerrière, Boadicée, Athéna ou Victoire de Samothrace ? Femme sainte, Madone rédemptrice ? Femme objet, Boule de Suif ou Emmanuelle ?

Rien et tout cela à la fois. Elle accepte d’endosser tous ces rôles, de les assumer face à la « domination masculine » ambiante. Elle vient nous chercher là où nous l’attendons, sensuelle et lascive telle Salammbô, enfilant ses chaussures rouges à talon haut comme on se prépare à sauter du grand plongeoir de la piscine. Le pas franchi, elle virevolte sur les vers de L’Abbé, joue l’ingénue écervelée que lui imposent Maupassant et Fragson avant de simuler la dévote chaste et inaccessible. Alors apparaît l’Amour, le discours passionné d’Henri l’entraîne vers les eaux du grand bassin où proche de se noyer dans un univers de polissonnerie, elle nous réapparait sous les traits d’une Comtesse libre et indépendante, guerrière d’une société dont elle refuse le rôle passif dont on l’affuble. Elle revendique son corps, sa féminité et récuse le mépris qu’elle procure aux biens pensants. Elle devient « la garçonne », méprisante et froide à l’amour niaisement tendre qu’on attend d’elle. Mais les remous de la haine la touche en plein cœur et c’est en femme brisée, battue qu’elle poursuit son chemin. Le choc émotionnel passé, nous la retrouvons insolente sur les mots de Brassens.

Tous ces états, toutes ces figures que la littérature lui impose, comme autant de contradictions, sonnent en elle comme un déchirement. Comment rester soi-même ? Comment ne pas perdre pied ? Comment ne pas perdre ses esprits ? Monsieur de La Fontaine vient, comme un couperet, lui rappeler que seul l’homme peut donner « de l’esprit aux filles ». Incrédule, se moquant du vieux sage aux fables, elle continue d’avancer, chancelante, telle une Pythie dans une lettre d’une fille à sa mère.

Mademoiselle Clotilde est tout cela et tout autre chose à la fois. Elle est humaine et aime surprendre pour mieux trouver l’écoute. Elle est une femme d’aujourd’hui qui se délecte des Belles Lettres d’hier, si lointaines et pourtant si proches de nous.

 

Mop